Didascalie 9. Nature Carbone - Jean-Philippe Roubaud

Si l’œuvre de Jean-Philippe Roubaud s’ancre résolument dans le dessin, c’est qu’il y trouve une forme de dépouillement essentiel : réduire le geste à son ossature, au noir et au blanc, à la tension primitive entre ombre et lumière. Le graphite, carbone originel, devient alors plus qu’un médium : une matière fondatrice, à la fois trace de nature et instrument de culture. Il incarne ce lien paradoxal entre ce qui compose le monde et ce qui permet de le représenter. À travers des séries pensées comme un organisme vivant, l’artiste explore sans relâche la place du dessin, à la croisée de l’histoire de l’art et des constructions sociales.
L’exposition « Didascalie 9, Nature carbone » déploie ainsi un champ de forces où s’opposent et se répondent paysages obscurs, réminiscences classiques en clair-obscur et projections d’utopies modernes. Les œuvres, qu’elles soient pariétales ou sur papier, naviguent entre hyperréalisme, abstraction et références picturales. Les paysages apparaissent tantôt construits, structurés par une volonté humaine de maîtrise, tantôt sauvages, fragmentés, échappant à toute tentative d’organisation.
Face à eux, des figures découpées, aux gestes indéterminés, semblent suspendues, comme prises entre deux états : celui d’une humanité cherchant à rationaliser le monde et celui d’un être encore inscrit dans une nature indomptée. Dans cette oscillation permanente, l’artiste met en tension le paysage comme projection culturelle et comme réalité organique. Le graphite, issu du carbone, devient alors le symbole même de cette dualité : élément naturel transformé en outil de représentation, il inscrit sur la surface des différents supports une mémoire du monde, à la fois construite et sauvage.
Sans rivages - Exposition des diplômé.e.s de l'esadtpm

Avec Ellvina Bimanato, Thomas Buffenoir, Bonnie Caparros, Gabriel Garçonnat,
Enzo Massa, Sandra Mauro, Jason Omer, Tifenn Pâris, Steven Roger et Gabriel Santarelli.
Commissariat de Luce Giorgi.
Sur les bords de la Méditerranée, entre le Mont Faron, la forêt des Maures et les îles
d’Or, un vent salé souffle intensément contre les bateaux amarrés au port de Toulon. Au
creux de la rade, les navires de croisière et les ferrys côtoient les frégates militaires. Ces
embarcations bigarrées charrient avec elles la promesse joyeusement douloureuse d’un
ailleurs ou d’un retour au pays natal, tout en contenant une menace sourde – celle des
violences et des guerres. Un entre-deux au goût de l’oxymore, comme un plein soleil
chaud et aveuglant.
C’est dans ce contexte géographique, poétique et politique que se sont formé·es pendant cinq années les diplômé·es de l’École Supérieure d’Art et de Design de Toulon. Leurs
œuvres sont imprégnées par la notion de déplacement. Certaines se font l’écho d’histoires
diasporiques, tandis que d’autres cartographient des errances… Durant leurs années
d’études, les dix artistes ont ancré leurs pratiques sur le territoire, tout en cherchant à
creuser des interstices, avec humour et révolte.
L’exposition Sans rivages se conçoit comme une traversée. Elle matérialise le passage de
l’après-école et propose un parcours entre deux espaces culturels – Le Port des Créateurs
et le metaxu. Dans cet intervalle, un dialogue aux accents maritimes tente de s’énoncer. Le Port des Créateurs se transforme en habitacle et dévoile des récits intimes. À travers
leurs installations, leurs peintures et leurs films, les diplômé·es nous invitent ainsi à
regarder de biais, à prêter attention à la lumière et au son, à nous laisser surprendre
par la texture d’une prison végétale, à contempler les vides face à la disparition d’êtres
chers ou de maisons englouties. En miroir, sous la coque du metaxu, il est question de
seuil, ce lieu liminaire en proie au mouvement, associé aux marges et aux flux constants.
Entre les mauvaises habitudes et les porte-conteneurs se dessinent des lignes de fuite,
qui prennent l’allure d’une fugue. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas de se dérober,
mais de suggérer d’autres possibles, d’autres formes de résistances, d’autres manières
d’habiter le monde – avec ou sans rivages.
Luce Giorgi



