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Lorsqu’en 1969, Neil Armstrong posait son pied sur la lune en disant « one step for a man, a giant leap for mankind », il était suivi par des millions de personnes depuis leurs écrans de télévision. Cet événement a été le point culminant de la course à l’espace entre les États-Unis et l’Union soviétique, déclenchée par le discours du président Kennedy « We choose to go to the moon » sept ans plus tôt. Les pas d’un autre homme, arrivé quelques jours plus tôt à Kennedy Space Center avec un groupe de 500 manifestants, principalement afro-américains, pour protester contre le programme spatial Apollo, sont passés presque inaperçus.

Ralph Abernathy, leader des droits civiques et proche allié de Martin Luther King assassiné l’année précédente, n’était pas d’accord avec les énormes sommes d’argent dépensées pour envoyer l’humanité sur la lune, alors que des millions de citoyens noirs américains vivaient encore dans une extrême injustice sociale. Symboliquement, la manifestation était accompagnée de deux mules et d’un chariot en bois pour illustrer le contraste entre les fusées brillantes exposées sur le site du port spatial. « Hungry Kid’s Can’t Eat Moon Rocks » (Les enfants affamés ne peuvent pas manger les roches lunaires) disait une pancarte de protestation, « Billion$ for space, pennies for the hungry » (Des milliard de dollars pour l’espace, des centimes pour les affamés) disait une autre.

Le poète de jazz et de soul Gil Scott Heron dira plus tard : « I can’t pay no doctor bill. (but Whitey’s on the moon) Ten years from now I’ll be payin’ still. (while Whitey’s on the moon) [...] Was all that money I made las’ year (for Whitey on the moon?) How come there ain’t no money here? (Hm! Whitey’s on the moon) » (Je ne peux pas payer la facture du médecin. Mais Whitey est sur la lune. Dans dix ans, je paierai encore. Alors que Whitey est sur la lune [...] Tout cet argent que j’ai gagné l’année dernière, pour Whitey sur la lune ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas d’argent ici ? Hm ! Whitey est sur la lune).

Mais les utopies spatiales des années 1970 ne voulaient pas s’arrêter à la lune, certains de leurs plus fervents apôtres envisageaient déjà rien de moins que la grande émigration de l’humanité dans l’espace. Lors d’une audition du Committee on Science and Technology de la United States House of Representatives en juillet 1975, Gerard K. O’Neill exposait son plan grandiose des « Space Colonies », d’immenses stations spatiales dotées d’une gravité artificielle et d’écosystèmes pouvant accueillir des dizaines de milliers de personnes. O’Neill, un physicien renommé connu jusqu’alors pour avoir co-développé les accélérateurs de particules, présentait son plan comme étant rien de moins que le remède à l’humanité et la solution à la plupart de ses problèmes. «Une énergie inépuisable et bon marché » à l’aide d’immenses capteurs solaires spatiaux, « Des territoires nouveaux, sans bornes » dans l’espace virtuellement illimité et « Une réserve inépuisable de matière première, exploitable sans spoliation, sans meurtre, et sans pollution ». La Terre devrait donc, après un exode réussi, être déclarée parc national et laissée en grande partie à elle-même. Les problèmes d’injustice sociale se résoudraient d’eux-mêmes grâce à ce nouveau départ interstellaire.

C’est sur la toile de fond de ces utopies historiques et de leurs versions contemporaines d’entrepreneurs privés américains du secteur spatial que l’artiste Stefan Eichhorn présente son exposition « La grande évasion » dans la galerie metaxu à Toulon. Il y montre comment les grandes idées, d’hier comme d’aujourd’hui, permettent de détourner l’attention de problèmes encore plus grands et comment la réalité se confond parfois avec la fiction. Outre des travaux essentiellement sculpturaux, il a développé une installation spécifique in situ, créée pour la galerie.